Échec des missions humanitaires : L’exemple du Sénégal

Je reviens de quelques jours à St Louis. Ancienne capitale française des colonies d’Afrique de l’Ouest, cette ville trois fois insulaire m’a rappelé ce qu’était la sensation de froid. De mes 45 ° du Ferlo et d’un Harmattan chaud et sec, j’ai apprécié des températures d’environ 25 ° et un vent marin et frais.

mission humanitaire senegal

Réception d’un moto pompe pour un jardin communautaire

Ce fut aussi l’occasion de rencontrer plusieurs autres volontaires. Allez savoir pourquoi, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus d’ONG sur la côte que dans les terres. Elles préfèrent les endroits agréables et frais. C’est dommage car ce n’est pas forcément là qu’il y a le plus besoin des missions humanitaires (aussi appelé « projet de développement »  pour être inexact mais politiquement correct) . Et si leurs politiques n’étaient pas dictées uniquement par les besoins des populations ? J’y reviendrai plus loin.

Des mentalités : Quand l’ONG n’est qu’un porte-monnaie dont il s’agit de pomper le maximum.

Il y a une chose que je partage avec les quelques volontaires avec lesquels j’ai discuté du sujet : une déception sur la manière dont le développement se fait au Sénégal et sur la manière dont les Sénégalais accueillent les projets. Il m’est réconfortant de ne pas me sentir seul dans ma déception, mais il est triste de voir que ce que j’ai constaté dans le Ferlo semble généralisable à tout le Sénégal.

Trop de Sénégalais ne voient les ONG et les aides que comme un moyen de s’en mettre plein les poches. Cela commence en haut de l’échelle. Les notables, les fonctionnaires ne viennent aux réunions qu’en fonction de l’argent et des moyens qu’ils pensent pouvoir tirer de cette dernière. Voir quelqu’un venir participer à une réunion ou un débat sans qu’il ait un intérêt direct et financier est un événement assez exceptionnel.

D’après une volontaire, la région de Matam est assez épargnée par ce phénomène, car la création de cette collectivité est récente et il s’y trouve quelques gens motivés et désintéressés. C’est encourageant.

En bas de l’échelle, les gens n’ont pas de vision à assez long terme pour imaginer les bénéfices que leur apporterait le projet d’une ONG ou même d’un immigré.

En attendant le 7 places qui m’emmènerait à Matam, j’ai eu le plaisir de discuter avec un sénégalais travaillant en France. Il était là en vacances et disait au revoir à sa femme et son gamin qui rentraient sur Matam. Lui allait repartir en France. Il vit en Alsace et fait les marchés. C’est un de ces gars qui achètent des polaires au chinois en région parisienne et va les revendre sur les foires.

Désabusé par l’attitude de ses compatriotes il m’a raconté comment il a financé un projet agricole dans son village, comment ses voisins ont commencé à cultiver tant que tout leur était payé et comment ils arrêtèrent à la première panne du tracteur où, la première fois que le village aurait dû financer quelque chose.

Il a financé au total deux tracteurs, une motopompe 4Cl (un matériel extrêmement onéreux) et une camionnette. Aujourd’hui, il veut revendre tout ce matériel. Il a décidé de garder son argent pour lui plutôt qu’aider ses voisins qui ne pensent qu’à le « bouffer ».

Certes le fait qu’il ait émigré le fait passer pour un nanti auprès de ses anciens voisins, certes, il peut y avoir quelque jalousie, mais, n’est-il pas décourageant de voir que même un sénégalais, connaissant bien son village et connu des gens qui y vivent, puisse échouer ?

Il pourrait se tourner vers le codéveloppement, un programme du MAE qui vient en appui aux projets des migrants mais, qui nous dit que ce programme pourra faire mieux et plus durable que ce gars si les gens de son village sont aussi peu motivés ?

Si vous souhaitez en savoir plus, il fait l’objet d’un article intéressant de l’Institut de recherche pour le développement : Le Codeveloppement : Grandeur et décadence d’une aspiration généreuse par Christophe Daum.

J’appellerais peut-être à tort « manque de motivation » cette attitude trop de fois rencontrée chez des Sénégalais pour qui je travaille. À se demander comment ces gens ont eu la motivation de faire un dossier pour répondre à nos appels à projet.

Dernier exemple en date : la présidente d’une unité laitière que je suis chargé de mettre en route refuse de venir faire l’achat du matériel dans le village d’à- côté si je ne l’emmène pas avec le véhicule de mon organisation.

Le taxi ou la charrette qu’elle prend peut-être quotidiennement seraient-ils devenus déshonorants et insupportables pour cette occasion ? Admettant que la demande est peut-être excessive, elle m’a demandé de lui payer le taxi sous peine qu’elle ne vienne pas. Elle se plaignait du retard que prend le projet, m’indiquait qu’elle voulait commencer le travail le plus vite possible. Elle semblait oublier que le projet a eu deux mois de retard car le groupement refusait de payer le compteur d’électricité. Finalement, ils comprirent que nous n’allions pas leur payer leurs factures d’électricité ad Vitam aeternam.

Il leur fallut deux semaines pour envoyer quelqu’un payer à la ville voisine. Bref, voilà qu’après tout cela, elle menace de bloquer le projet pour le prix d’une course de taxi. Elle n’obtint rien et cela s’arrangea autrement. Viendra plus tard une demande de remboursement pour le lait en poudre acheté par le groupement. À croire que nous devrions aussi les payer pour leur travail. Une ONG n’est qu’un porte-monnaie dont il s’agit de tirer le maximum.

Voilà des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’est un investissement sur du long terme et à qui parler d’amortissement du matériel ne sert à rien. Les bénéfices sont à consommer intégralement et immédiatement. Le jour où le matériel tombera en panne sera sans doute la fin du projet, à moins qu’une ONG ou un migrant un peu naïf investisse de nouveau à fonds perdus.

Du suivi des projets humanitaires

Beaucoup de projets montés aujourd’hui s’annoncent comme des dépenses inutiles, des efforts vains et de futurs échecs. Ce n’est pas tant une question de suivi de la part de l’ONG que de la mentalité des bénéficiaires.

Faire un suivi les premières années ne retardera que le moment où le projet s’arrêtera. On pense contourner le problème par la mise en place de comités de gestion ou par des formations aidant les groupements à mieux fonctionner. Beaucoup de ces systèmes ne fonctionneront qu’un temps. Un renouvellement du comité de gestion, du bureau de l’organisation et, tout est à refaire si entre-temps les acquis de l’équipe précédente n’ont pas été transmis à la nouvelle.

De l’hypocrisie des discours

J’ai un regard assez critique sur ces projets « humanitaires ». J’utilise volontairement ce mot qui déplaît à beaucoup. Certains préfèrent parler de « développement local». C’est une manière de se détacher des anciennes politiques d’envoi de conteneurs qui ont fait beaucoup de dégâts, venaient concurrencer l’économie locale et ont créé une mentalité d’assistés chez les Africains.

Le Toubab joue avec les mots, mais le sénégalais accueille le projet de « développement local » comme il accueillait le projet « humanitaire »… et le résultat est similaire. Il est certes bien de vouloir faire des projets de manière différente et tenter de les rendre durables, mais, aujourd’hui, c’est un peu se donner la conscience tranquille ou peaufiner la communication autour du projet  que d’utiliser ce genre d’expression de « développement local » quand on fait encore de l’« humanitaire ».

Des raisons d’espérer

Je suis critique, mais pas désespéré. Des projets marchent bien et apportent des résultats positifs qui s’annoncent durables. La différence avec  ceux qui ne fonctionneront pas ? Avant tout le niveau d’éducation des personnes responsables au niveau local.

De ce que j’ai pu constater sur les groupements féminins que je suis, plus les personnes sont allées à l’école, plus elles sont aptes à bien gérer un groupement et à comprendre les idées que nous essayons de leur transmettre afin de rendre l’activité pérenne.

Ces membres lettrés sont toujours des éléments moteurs du groupe et se retrouvent souvent membre du Bureau. Elles ont souvent une vision à long terme, elles ont des projets  et sont motivées pour monter des dossiers de demande de financement.

Des femmes m’expliquaient qu’elles sont le seul groupement du village à avoir fait des demandes de financement, car elles avaient des membres sachant écrire et que c’est sans doute pour cela que leur groupement, contrairement aux autres, existe toujours.

À mon sens, le succès des projets de « développement local » passera avant tout par un changement des mentalités et c’est principalement par l’école qu’il se fera. Sans cela, la grande majorité des projets autres que ceux visant à éduquer les gens ne seront que de l’argent jeté par les fenêtres.

Du Marketing « solidaire » : mieux vaut l’ombre d’un palmier que celle d’un baobab

Beaucoup le savent et continuent néanmoins de financer des projets voués à l’échec. L’intérêt pour le Nord est sans doute ailleurs que de faire des projets durables. Sans parler de la dette et des politiques du FMI qui ne visent qu’à mieux exploiter les ressources du Sud, les nouvelles orientations de l’aide française au développement laissent apparaître une motivation de plus en plus présente chez certains porteurs de projets. Ainsi, cette citation tirée d’un télégramme diplomatique (lien) récupéré par OXFAM : Les prochains financements de l’AFD seront destinés à  » un nombre limité de pays compte tenu de la limite des enveloppes disponibles, des petits projets de microfinances, d’ONG, ou à forte visibilité politique ».

Bizarrement, les pays concernés par la baisse des aides se trouvent être parmi les plus pauvres. Sans doute ne sont-ils pas les plus visibles politiquement, dommage pour eux. Ils auraient dû savoir que pour le Nord, le « développement » du Tiers-Monde n’est pas tant une question de résultat que le marketing tiers-mondiste que l’on peut faire autour du projet.

Ainsi, qu’importe que le projet ne soit pas durable tant que l’on aura pu communiquer au nord sur notre soi-disant solidarité internationale.

C’est peut-être cette logique qui pousse, ces trop nombreuses ONG et collectivités locales, à s’investir dans les coins touristiques et frais plutôt que dans les déserts chauds et poussiéreux. Si leur motivation était vraiment  d’aider la population par leurs projets, c’est là qu’ils iraient. Seulement, ce serait payer bien cher de sa personne que de travailler dans des conditions difficiles.

Entre deux projets dont le bénéfice pour la population est aléatoire et le résultat en terme de marketing similaire, mieux vaut l’ombre d’un palmier que celle d’un baobab.

Note : Ce post a été écrit après 4 mois au Sénégal. Il m’aura fallu 7 mois de plus avant d’écrire cette petite histoire : L’aide au développement… de la misère . J’ai de moins en moins de doute sur ces questions de  solidarité internationale mais la réflexion continue…

Partageant le même point de vue pour des raisons différentes, je vous invite à lire cet article du Washington Post ( oct 2015). Un prix Nobel d’économie explique pourquoi aider des pays peut au contraire les pénaliser.

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9 réponses

  1. Kevin de Richard Toll (Cafayate) dit :

    Good job man ! Je pense que ta reussi a retranscrire le sentiment de nombreux d’entre nous ayant cotoyé de pres ou de loin le business de l’humanitaire au Senegal !

  2. Elise François-Dainville dit :

    bonjour,
    je suis journaliste pour le magazine « Là-bas ».
    Je réalise actuellement un reportage sur le développement et le travail des ONG au Sénégal.
    j’aimerais pouvoir vous contacter pour que vous me donniez des précisions sur ce thème ainsi que votre témoignage. Votre point de vue me paraît tout à fait pertinent (même s’il date de 2009!).
    dans l’attente de votre réponse,
    cordialement,
    Elise François-Dainville.

  3. Mass dit :

    Salut Pierre ;

    Je viens de te lire, mais je suis content que tu abordes tout ça avec lucidité et « patience ». C’est vrai qu’il nous faut des gens fonctionnant avec les mêmes prismes que nous pour vraiment y arriver. Moi je reste convaincu que le principal problème, c’est que nous nous sommes pas encore retrouvés avec les communautés « bénéficiaires » des nos actions. En leur parlant, nous oublions qu’il nous a fallu tout un parcours académique « bien conçu » et qui a duré des années pour en arriver à une certaine conception du monde, de la vie, du développement et de que sais-je d’autre (dès l’age de 5 ou 7 ans on nous met à l’école et on en sort presque 20 ans après, et pendant tout ce temps, il y’a toujours quelqu’un devant nous avec un curriculum bien défini à nous appliqué). Eux, le plus souvent n’ont pas du tout vécu ça et passe par d’autres prisme et paradigme pour construire « leur monde ». Nous avons discuté la dernière fois de la question des amortissements, et comme élève, essaie de voir par quoi nous sommes passés pour arriver à les comprendre (des calculs simples comme l’addition et la soustraction aux suites numériques, avant d’en arriver aux amortissements linéaires ou progressifs ; et pourtant j’ai toujours mon livre d’économie pour réviser tout ça à l’occasion). Arriver devant les communautés, on se donne 3 à 5 jours pour leur en inculquer la culture et les techniques, accepte que c’est pas très évident d’y arriver.

    Je pense que le problème, c’est que les communautés à qui on vient dire ces choses là, les trouvent inutiles, c’est comme la pelure du fruit qu’on offre : on accepte le tout (argent et principe représentant respectivement chair et pelure) mais on en veut que la chair. Il nous faut nous retrouver avec ces communautés en essayant nous aussi techniciens d’aller vers elles, de partir de leurs activités, de leur vie et de leurs solutions. On ne peut pas trouver un groupement avec un chiffre d’affaire de 50 000 francs CFA, lui parler de projets de 10 000 000 francs CFA. C’est la meilleure façon de les « éblouir » avec la question de l’argent et nous ONG on arrive comme ça chez eux.

    Le point de départ dépend de là on l’on est, mais pas de là on l’on va. Partons de leur réalités et allons à leur rythme du moment qu’on les accompagne !
    Pour partirartons de leurs activités pour construire et nos de nos idées !

  4. henry783 dit :

    salut Pierre
    je savais pas que ton blog était aussi riche varié pertinent et surtout d’actualités.
    Toutes mes félicitations et mes encouragements.

  5. Laurent dit :

    C’est une situation qui a l’air plus compliqué que je ne le pensais : moi, naïf qui croyais que ces populations seraient ravies d’avoir de l’aide, mais bon, si ils n’assurent pas le « sav » en retour, je peux comprendre que cela soit décourageant.

    Bon courage et n’épuise pas trop ta patience ! 😉

  6. arzur dit :

    Salut Curmi,

    Content de voir que tu apprécies mon blog 🙂 J’ai bien aimé le vôtre au passage. C’était sympa de suivre cette aventure patagoniesque…Un jour, moi aussi j’irai là-bas 😉

    Par rapport au fait d’y croire, ma chance est de travailler sur différent projet. Je crois en l’avenir de certains et moins en d’autres. Je ferai simplement de mon mieux pour soutenir ceux qui veulent vraiment travailler 😉

    Grosses Bises.

  7. Curmi dit :

    Salut Pierrot,
    cela fait deux fois que je vagabonde avec plaisir sur ton site…je le trouve excellent et j’aime l’humanité qui jaillit de tes réflexions, tes états d’âme et tes photos.
    N’oublie quand-même pas d’y croire, que maintenant tu fais partie du projet, et que peut-être tu as ton rôle a jouer dans le fonctionnement, la pérennité ou non de celui-ci.
    Je t’embrasse bien fort et a bientôt.

  1. mars 11, 2016

    […] Pour un prendre un example concret, lisez ce post écrit après 7 mois en mission humanitaire au Sénégal. […]

  2. mars 11, 2016

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